# ENTRER DANS LE JARDIN

_Piomo Shasen – Photographe d'art à Metz, France_

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Entrez. Le portail grince doucement. Ce jardin public n'a rien de spectaculaire, rien qui impose. Juste quelques allées tracées dans l'ombre, des bosquets où la lumière hésite, des parterres discrets que l'on découvre en marchant lentement. C'est un lieu de passage et de pause, où l'être émerge dans l'ambiguïté à laquelle il est obligé, vivant.

Mon travail de photographie contemplative en noir et blanc ressemble à ces jardins que personne ne remarque vraiment mais où certains reviennent, sans savoir pourquoi.

**Piomo Shasen** n'est pas un nom. C'est une anagramme — celle d'_Homo Sapiens_. L'être humain dans toute son ambiguïté. Derrière ce pseudonyme, il y a des mains, un regard, une histoire. Mais ce qui compte, c'est moins l'individu que le silence qu'il cultive.

## L'ALLÉE CENTRALE : LE FORMAT CARRÉ, LE NOIR ET BLANC

Prenez l'allée principale. Elle ne mène nulle part en particulier, mais sa géométrie — cette forme carrée, équilibrée, close sur elle-même — invite à ralentir. Le format carré n'est pas un choix technique. C'est une manière d'obliger le regard à s'arrêter, à tourner autour d'un centre invisible, à ne plus filer vers un horizon.

La lenteur n'est pas pour moi un choix esthétique. C'est une nécessité imposée par le corps. Mais de cette contrainte est née une attention différente au monde — celle qui ne peut pas saisir au vol, qui doit attendre, qui apprend à voir dans la durée plutôt que dans l'instant.

Le noir et blanc, lui, dépouille le monde de ses ornements. Plus de couleurs pour distraire l'œil. Seulement la forme, la texture, la lumière qui sculpte. Ce que vous voyez ici, ce sont des os — la structure nue des choses.

Je travaille avec de vieilles lentilles soviétiques (Helios, MIR-1), des optiques vintage imparfaites montées sur des boîtiers numériques. Leurs aberrations, leurs flous, leurs manières de faire tourbillonner la lumière : autant de voiles posés entre le sujet et vous. Ces imperfections ne sont pas des défauts. Elles sont des invitations à l'interprétation, des espaces de respiration dans l'image.

Et puis il y a l'ombre. Le clair-obscur structure tout. Chaque photographie naît dans le noir et en émerge lentement, par fragments. Rembrandt, Caravage, les maîtres anciens savaient cela : on sculpte avec l'absence de lumière autant qu'avec sa présence.

PREMIER BOSQUET : LES COMPAGNONS DE ROUTE

Dans ce bosquet-là, quelques présences silencieuses. Des photographes qui ont tracé des chemins avant moi et dont je suis, à ma manière, les traces.

**Josef Sudek** et ses fenêtres embuées, ses natures mortes où la lumière devient presque palpable. **Brassaï** et son Paris nocturne, secret, où les ombres ont une âme. **Édouard Boubat** pour la tendresse de son regard, cette douceur qui n'est pas faiblesse mais attention. **Sebastião Salgado** pour ses cycles monumentaux qui font du noir et blanc un acte de témoignage, ses séries-fleuves qui embrassent des continents entiers. **Michael Kenna** qui transforme le banal — un arbre, un banc, un horizon — en méditation. **Bill Brandt** et ses noirs radicaux, ses compositions qui frappent comme des évidences. **Mario Giacomelli** dont le noir et blanc devient presque abstrait, pure poésie visuelle. Et **Josef Koudelka**, pour la puissance mythologique de ses récits en images.

Ce sont mes voisins de jardin. Nous cultivons des fleurs différentes, mais nous partageons la même terre.

## DEUXIÈME BOSQUET : LES VOIX QUI MURMURENT

Un peu plus loin, d'autres voix. Celles qui nourrissent mes images sans qu'on les voie. Des écrivains, des penseurs.

**Saint-Exupéry** et sa quête de sens, cette fraternité silencieuse entre les êtres. **George Orwell** pour sa lucidité sans concession, son refus du mensonge. **James Ellroy** dont le rythme haché et la violence noire traversent aussi mes images les plus sombres. **Jacques Prévert** avec sa fantaisie tendre et son regard pour les humbles, les oubliés. **Boris Vian** et sa liberté formelle, son refus des conventions.

Et puis **Hannah Arendt** et **Simone Weil**, comme des bancs posés au détour d'une allée. On s'y assoit, on réfléchit. La condition humaine, la banalité du mal, l'attention comme acte éthique. Chaque photographie que je prends est aussi une question posée au monde.

## LA LOGIQUE DES CYCLES : TRANSMETTRE UN MONDE

Avant d'entrer dans les parterres, arrêtons-nous un instant. Vous remarquerez que mes séries photographiques suivent toujours une logique de cycle complet. Sept chapitres. Sept statues. Sept fractures. Jamais une image isolée, toujours une constellation.

Cette recherche de cycles n'est pas un caprice formel. C'est une nécessité narrative. Une seule photographie peut émouvoir, mais elle ne peut pas transmettre un monde, porter un message complet, déployer une vision. Le cycle permet de construire un récit visuel où chaque image dialogue avec les autres, où le sens naît des échos et des variations.

Chaque série est pensée comme un livre d'images — ou mieux, comme une exposition qui se déploie dans le temps et l'espace. C'est cette dimension narrative qui m'intéresse : raconter sans mots, ou avec eux quand ils deviennent nécessaires.

## LES PARTERRES : MES SÉRIES PHOTOGRAPHIQUES

Voici maintenant les parterres. Chacun cultive ses propres fleurs, ses propres obsessions.

**Requiem** — Sept statues liturgiques photographiées en clair-obscur radical. Un projet d'art contemporain multimédia qui mêle photographie d'art, musique orchestrale générée par IA, et textes contemplatifs. Une exploration de la transcendance, de ce qui demeure quand la foi vacille. Ces statues ne prient plus pour personne. Elles veillent, simplement. Une installation immersive pensée pour l'exposition.

**Veilles** — Une fable nocturne en sept chapitres. Des animaux — corbeaux, renards, chouettes — habitent des ruines urbaines. Ils ne font rien. Ils sont là. Photographie narrative en noir et blanc où la veille devient acte de résistance, la présence silencieuse comme refus du bruit. Chaque image est accompagnée d'un texte poétique.

**Illusions** — Sept fractures photographiées accompagnées de haïkus. L'impermanence, la fragilité. La beauté dans ce qui se brise. Une série contemplative sur la nature éphémère des choses.

**Portraits animaliers** — Des regards. Des présences. Le silence animal comme miroir de notre propre intériorité. Ils ne parlent pas, mais quelque chose passe. Photographie animalière intimiste en format carré.

## L'ATELIER AU FOND DU JARDIN : LE GESTE ARTISANAL

Au fond du jardin, un petit atelier. C'est là que mes mains travaillent. Je ne me contente pas de photographier. J'imprime mes tirages d'art, je les contrecolle sur bois, je conçois et fabrique les cadres en bois avec leurs systèmes d'accrochage magnétiques. Chaque pièce passe entre mes doigts, de la prise de vue à la finition.

Les cadres que je réalise ne sont pas de simples supports. Ils font partie de l'œuvre. Le bois brut, les aimants dissimulés, la possibilité de changer l'image : tout participe d'une esthétique de la discrétion et de la modularité. Les photographies peuvent vivre, se déplacer, respirer.

Souvent, l'image seule ne suffit pas. J'intègre alors des textes — fragments poétiques, haïkus, récits courts — qui dialoguent avec la photographie. Parfois même de la musique, comme dans _Requiem_ où chaque statue est accompagnée d'une composition orchestrale. L'œuvre devient alors multimédia, immersive, une expérience qui dépasse le simple regard.

Cette dimension artisanale est le cœur de ma pratique. Chaque tirage photographique est unique, signé, numéroté. Les légères variations de teinte, les marques du bois, les imperfections du contrecollage : tout cela fait partie de l'œuvre. Ce ne sont pas des défauts. Ce sont les traces d'un faire humain, d'un geste qui refuse la standardisation.

Mes photographies ne sortent pas d'une machine anonyme. Elles naissent dans mes mains.

## L'AUTRE SENTIER : L'ÉCRITURE

Il y a un autre sentier, plus discret, qui bifurque vers la gauche. Peu de visiteurs le prennent. C'est le chemin de l'écriture.

L'écriture et la photographie sont pour moi deux manières de poser la même question : comment dire l'indicible ? Comment donner forme à ce qui résiste au langage ?

**Prose noire.** Récits où la violence, la vengeance et l'ambiguïté morale se confrontent. _Les Miroirs_ explore l'inversion des rôles entre bourreau et victime — mais au-dessus d'eux, quelqu'un manipule le jeu. _Blue Ashes_, un jazz noir ancré dans le Chicago des années 1940. _Miroir Terminal_, un cyber-thriller psychologique qui spirale. Le noir comme genre où la lumière n'existe que par contraste avec l'ombre.

**Contes philosophiques.** Un agent du 115 qui doit choisir qui dort dehors et qui trouve un abri. Dilemme éthique, questionnement arendtien sur la banalité du mal, résonances avec Weil sur l'attention comme acte de justice.

**Poésie viscérale.** _Sentiments nus_ : sept mouvements (Surin, Emprise, Douter, Colère, Aimer, Tenir, Pardon) qui traversent le corps, la douleur, la reconstruction. Vers libres, images organiques. La poésie comme peau arrachée, mise à nu.

**Livre-miroir : Rencontre.** Un récit tête-bêche où deux voix se cherchent, se croisent, se répondent. Paul, blessé par l'absence paternelle, cherche l'amour sans s'aimer lui-même. Barbara, journaliste engagée, se donne aux autres jusqu'à se perdre. Leurs parcours se croisent au centre du livre — sur un quai de gare, sous la neige, autour d'un thé. Le dispositif formel porte le paradoxe : selon le sens de lecture (commencer par Paul ou par Barbara, en retournant le livre), le sens change. Deux thèses contradictoires sur l'amour coexistent sans se résoudre. Écriture fragmentée mêlant dialogue, poésie, mythologie contemporaine, scènes intimes. Certains passages dialoguent avec la série photographique _Requiem_.

Mes photographies ont une dimension littéraire. Mes textes ont une qualité visuelle. Les deux se nourrissent, s'entrelacent. Ce sont des chemins de traverse — ces voies obliques où l'art véritable advient, loin des autoroutes balisées.

## LE SILENCE AU CENTRE

Au centre du jardin, il y a un espace vide. Pas de statue, pas de fontaine. Juste un carré d'herbe où l'on peut s'asseoir.

Dans un monde saturé d'images instantanées et d'affirmations bruyantes, mon travail revendique le **silence** comme posture. Mes photographies ne cherchent pas à séduire ou à convaincre. Elles invitent à la contemplation, au temps suspendu, à l'attention portée.

C'est une photographie du retrait plutôt que de l'exposition, de la suggestion plutôt que de la démonstration. Une photographie qui accepte l'ambiguïté, qui reconnaît que le sens n'est jamais totalement donné mais toujours à construire dans le regard de celui qui observe.

Le silence face au paraître. C'est peut-être cela, finalement, que ce jardin cultive.

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## LE SILENCE AU CENTRE

Au centre du jardin, il y a un espace vide. Pas de statue, pas de fontaine. Juste un carré d'herbe où l'on peut s'asseoir.

Dans un monde saturé d'images instantanées et d'affirmations bruyantes, mon travail revendique le **silence** comme posture. Mes photographies ne cherchent pas à séduire ou à convaincre. Elles invitent à la contemplation, au temps suspendu, à l'attention portée.

C'est une photographie du retrait plutôt que de l'exposition, de la suggestion plutôt que de la démonstration. Une photographie qui accepte l'ambiguïté, qui reconnaît que le sens n'est jamais totalement donné mais toujours à construire dans le regard de celui qui observe.

Le silence face au paraître. C'est peut-être cela, finalement, que ce jardin cultive.

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